Vous est-il déjà arrivé de tomber sur un extrait de cải lương sur YouTube, de zapper au bout de quelques secondes en le trouvant « trop désuet » ? Soyons honnêtes : beaucoup de jeunes des générations 90s ou 2000 voient le cải lương comme quelque chose appartenant à leurs grands-parents — lointain, hors de leur univers, et surtout : très officiel. Un art « du peuple », « identité nationale », « patrimoine à préserver ».
Mais derrière le rideau de velours et les mélopées du vọng cổ se cache une histoire vibrante, âpre, parfois très sombre — digne d'une série Netflix. C'est l'histoire d'une scène de cirque de province, d'un patron de tripot transformé en impresario, d'une maison de disques française qui monnaie le vọng cổ, et d'une artiste de génie abattue à la sortie de son théâtre.
Cet article ne cherche pas à dévaloriser le cải lương. Năm Phỉ demeure un génie. Dạ Cổ Hoài Lang reste un chef-d'œuvre. Mais si vous souhaitez véritablement aimer quelque chose, vous devez le comprendre vraiment — non pas dans sa version embellie, mais à travers les vérités rugueuses qui l'ont façonné.
« Si vous voulez vraiment aimer quelque chose, vous devez le comprendre — non pas dans sa version embellie. »
Le cải lương n'est pas né à Saïgon — il est né sur une piste de cirque
Demandez à n'importe qui : d'où vient le cải lương ? La réponse quasi-certaine : Saïgon. Le cinéma Eden, la salle Nguyễn Văn Hảo, la rue Catinat scintillant de lumières... Mais c'est là où le cải lương a été consommé et commercialisé — pas là où il est né.
La vérité : le cải lương fut inventé dans les provinces du delta du Mékong, par des inconnus. La technique du « ca ra bộ » — étape directe vers le cải lương — germa dans l'esprit de Tống Hữu Định lorsqu'il s'arrêta à Mỹ Tho pour écouter la chanteuse cô Ba Đắc, puis rentra à Vĩnh Long expérimenter. La première pièce de cải lương fut jouée lors du Têt 1917 à Sa Đéc — non pas dans une salle de spectacle prestigieuse, mais sur la piste de cirque d'André Thận.
Saïgon n'avait que les studios d'enregistrement, les radios et l'argent.
L'impresario du cải lương était… le roi du jeu
Qui a bâti l'industrie du cải lương ? La réponse officielle : des artisans passionnés, des amoureux de l'art qui investissaient leur propre argent. La réalité, selon les annales : des négociants, des grands propriétaires terriens et des patrons de tripot.
Le personnage de Sáu Ngọ — décrit sans détour dans les sources comme « roi du jeu » avec une « maison de jeu presque publique » à Saïgon — prit sous contrat exclusif les deux artistes les plus célèbres de l'époque : Năm Phỉ et Bảy Nam. Le terme « sous contrat » n'est pas une métaphore — il est à prendre au sens littéral.
« Dans ses bons jours, il offrait des diamants par poignées ; dans ses crises de jalousie, il brûlait robes et vêtements, et battait celles qu'il possédait à coups de cravache jusqu'au sang. »
— Mémoires de 50 ans de passion pour le théâtre, Vương Hồng Sển
Les deux « déesses de la scène » érigées en figures tutélaires de l'histoire des arts — toutes deux avaient été battues à la cravache par l'homme qui les possédait. Cela ne figure dans aucun ouvrage d'histoire du cải lương disponible en bibliothèque.
Phùng Há fut frappée pour de vrai sur scène… à cause d'une rivalité amoureuse
Si vous pensiez que le « drame scénique » se cantonnait aux pièces de théâtre, les archives sur Bảy Phùng Há vous feront changer d'avis. Ce soir-là, à la Maison de l'Opéra de Saïgon, Phùng Há tenait le rôle de Mộc Quế Anh face à Năm Châu. Le problème : Năm Châu savait que la comédienne allait bientôt tomber dans les bras de Bạch công tử Phước Georges — le plus grand propriétaire terrien de Cochinchine. La jalousie explosa — et l'acteur la déversa pendant la représentation même.
« L'acteur bouillait de rage, frappant la lance si fort que les paumes en étaient meurtries. L'actrice, en larmes, suppliait : "Seigneur, je vous en prie, épargnez-moi !" »
— Mémoires de 50 ans de passion pour le théâtre, Vương Hồng Sển
Le public ignorait qu'il assistait simultanément à de la vraie violence et de la vraie interprétation. La supplication sur scène — « épargnez-moi » — était à la fois une réplique de théâtre et un appel au secours réel.
Les sonorités du cải lương que vous entendez ont été enregistrées par… des Français
Qu'est-ce qui a permis au cải lương de passer d'un art local à un art connu dans toute la Cochinchine ? La réponse n'est pas « parce que c'était beau » — c'est parce que la maison de disques Pathé, française, a décidé de l'enregistrer.
Pathé Phonograph — la plus grande compagnie musicale du monde au début du XXe siècle, aujourd'hui intégrée à Sony Music — ouvrit un bureau à Saïgon et invita la troupe du maître Năm Tú en studio. Sur chaque disque 78 tours ensuite distribué, la même phrase d'ouverture :
« Voici les artistes de la troupe du maître Năm Tú de Mỹ Tho, chantant sur les disques Pathé Phono pour votre agrément... »
Cette phrase devint si répandue que « des villes aux campagnes, tout le monde la connaissait par cœur et la récitait pour s'amuser » — l'écrivain Bình Nguyên Lộc
Pour le dire plus franchement : le « son original » qui définit le cải lương appartenait à une entreprise française. Quand vous écoutez un vọng cổ et ressentez quelque chose de « purement vietnamien », souvenez-vous que ces standards sonores furent établis par des ingénieurs du son français, sur du matériel français, distribués par un réseau commercial français.
Le plus grand soir du cải lương — Năm Phỉ ouvrit le programme par un… hommage au maréchal Pétain
Imaginez une soirée où toute l'élite du cải lương partageait la même scène : Năm Phỉ, Bảy Nhiêu, Bảy Nam, Phùng Há, Tám Danh... C'était la soirée de Gala au théâtre Nguyễn Văn Hảo. Le premier tableau du programme :
Philippe Pétain était le chef du gouvernement de Vichy — la France collaborationniste avec l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant, toute l'élite artistique du cải lương s'est levée pour lui rendre hommage. Les blâmer ? Ce serait injuste. Dans ce contexte, ce n'était pas un choix — c'était une condition pour se produire.
L'art n'a jamais existé en dehors du pouvoir politique — jamais, nulle part.
« Cải lương » — que signifie vraiment ce nom ?
Le nom « cải lương » n'a pas été inventé par des artistes. Il apparut pour la première fois en 1920 sur deux panneaux calligraphiés commandés par Trương Văn Thông — décrit comme un « notable propriétaire » de Sa Đéc — devant la salle de la troupe Tân Thinh :
« Réformer le chant et la musique selon le progrès / Transmettre les pièces et les récits à la hauteur de la civilisation »
« Progrès » et « civilisation » — deux mots qui sonnent magnifiquement. Mais en 1920, en Cochinchine, la « civilisation » avait une définition précise : la civilisation française, la civilisation occidentale. Le cải lương, dès son nom même, était une déclaration : « nous modernisons notre art selon les normes françaises ». C'est le hát bội qui était « purement vietnamien » — et le hát bội fut marginalisé par le cải lương.
Thanh Nga fut assassinée — et l'affaire est toujours sans réponse
Novembre 1978. La troupe Thanh Minh venait de terminer la représentation de « Thái Hậu Dương Vân Nga » au théâtre Cao Đồng Hưng, Gia Định. Thanh Nga, son mari et leur fils en bas âge montèrent en voiture pour rentrer. Sur le chemin — deux inconnus les abattirent, elle et son mari, en tentant d'enlever l'enfant de six ans.
Ce n'était pas la première fois. Dix-neuf mois auparavant — en mars 1977 — alors que la troupe jouait « Tiếng Trống Mê Linh » au théâtre Lao Động B, une grenade avait été lancée sur la scène. Thanh Nga s'en sortit ; deux musiciens moururent sur place.
Deux attaques, à quasi deux ans d'intervalle. Et les deux : jamais de verdict transparent, jamais de commanditaire jugé publiquement.
¡i Hậu Dương Vân Nga. Le véritable commanditaire ne fut jamais jugé publiquement. C'est un blanc dans l'histoire avec lequel nous vivons encore. »
Alors… comment aimer le cải lương ?
Ces sept vérités ne constituent pas un acte d'accusation. Elles sont un contexte. Toutes les grandes formes artistiques du monde sont nées dans des circonstances imparfaites : le blues est né de l'esclavage et de la misère, le rock 'n' roll fut qualifié de musique du diable, le jazz fut interdit pendant des décennies. La complexité des origines ne diminue pas la beauté de l'œuvre accomplie.
Mais lorsqu'on ne connaît que la version « le cải lương est un patrimoine purement vietnamien né du peuple », on aime quelque chose qui n'a jamais existé. Ce quelque chose n'a pas besoin d'être aimé — il a besoin d'être vénéré. Et on ne peut pas vraiment aimer ce qu'on se contente de vénérer.
Le cải lương réel — celui né sur une piste de cirque à Sa Đéc, nourri par l'argent des tripots saïgonnais, exposé à Paris comme objet de curiosité coloniale, survivant à tous les régimes et à toutes les violences — voilà ce qui mérite vraiment d'être aimé. Car lui, au moins, a été réel.
Annales historiques du Viêt Nam – Saïgon (Niên biểu lịch sử Việt Nam – Sài Gòn) ; Mémoires de 50 ans de passion pour le théâtre – Vương Hồng Sển ; Les Arts de la scène – Nguyễn Đức Hiệp. Toutes les citations proviennent directement des sources primaires.